Afrique australe, Démographie, Jeunesse, Politique

Jeunesse – Afrique australe et le grand changement démographique

Les images de manifestations étudiantes en Afrique australe contre les frais universitaires sont devenues monnaie courante. Elles sont une des conséquences des tensions induites par le changement démographique massif  en cours dans la région. Imaginez trois jeunes citoyens de la région : Kagiso, 20 ans, botswanais, Cecilia, 15 ans, du Malawi et Thabo, 22 ans, d’Afrique du Sud. Tous trois ont en commun d’être membres du plus grand groupe de population dans leurs pays respectifs. Une vague globale de jeunesse se répand en effet sur la région, et plus généralement sur le continent.

La jeunesse sud-africaine a démontré sa puissance politique en octobre 2015 en manifestant par milliers devant le parlement et la présidence contre l’augmentation des frais universitaires. Jacob Zuma, le président sud-africain, a annoncé après ces manifestations le gel de la hausse des frais universitaires.

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Une vague de jeunesse

55%[1]  des citoyens en âge de voter dans la région de la communauté de développement de l’Afrique australe (plus connue sous son acronyme anglais de SADC[2]) ont entre 18 et 34 ans. 61%[3] des citoyens de la SADC ont entre 0 et 24 ans. La majorité des habitants de cette région est née après la fin de la guerre froide, et de plus en plus après les fins des guerres civiles au Mozambique et en Angola, et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. En Afrique du Sud on les appelle les « born free », ce qui peut se traduire par « nés libres ». Les pays de l’Océan indien mis à part, l’Afrique du Sud a la population la plus âgée de la zone australe avec un âge médian de 26 ans. De nombreux pays ont même une population encore plus jeune, comme en Zambie, où la moitié des citoyens a moins de 17 ans.

La jeunesse : un vieux concept politique

La jeunesse est un vieux concept politique. Ce dernier a toujours été utilisé comme un moyen permettant de promouvoir le changement, que ce soit au sein des pouvoirs en place ou contre ceux-ci, comme à l’époque coloniale et des régimes racistes. En 1950, Nelson Mandela est devenu le chef de la ligue de jeunesse du congrès national africain (ANCYL en anglais), fondée dès 1944.  En 1976, la jeunesse de Soweto s’est soulevée contre le régime d’apartheid. Aujourd’hui encore, le 16 juin, le soulèvement de Soweto est célébré dans de nombreux pays d’Afrique australe en hommage au sacrifice de la jeunesse contre l’oppression. Plus récemment, Julius Malema a émergé politiquement en prenant la tête de la branche jeunesse de l’ANC.

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Opportunités et défis politiques en Afrique australe

Les changements démographiques actuels sur cette partie du continent ouvrent une période de tensions mais également d’opportunités sociales. De fait, considérer la jeunesse comme un groupe minoritaire parmi la population, alors que les jeunes en constituent en réalité  la majorité, est une erreur politique. Tous les partis au pouvoir et ceux de l’opposition doivent aujourd’hui se poser la même question : comment gérer cette situation et comment en profiter pour rester au pouvoir, ou bien y accéder ?

Ces évolutions vont désormais servir de test pour les systèmes politiques et socio-économiques de la région. Le monde occidental, le Japon dans les 1960 et plus récemment les pays arabes, ont connu des tensions aux origines démographiques semblables.  Une des leçons retirées de ces épisodes historiques est que, s’il n’y a pas de réponse unique face à ces changements, plus un système est solide, plus il s’avère stable.

A la mi-août de 2015, au Botswana, les chefs d’Etat de la SADC ont signé une Déclaration sur le Développement de la Jeunesse. Il s’agit d’une nouveauté, démontrant l’intérêt porté par les décideurs politiques de la zone aux changements démographiques, et marquant une certaine volonté d’accompagner ces derniers.

Division régionale : Afrique australe rurale vs Afrique australe urbaine

Si l’ampleur du changement doit encore être mesurée de manière détaillée par pays, il n’en demeure pas moins que l’on peut observer des évolutions comportementales en cours dans de nombreuses sociétés de la région ; telles que le glissement vers des comportements plus individualistes et moins enclins à respecter une approche communautaire et une certaine hiérarchie.

Il est intéressant d’observer de nombreux partis au pouvoir dans la région perdre du terrain dans les centres urbains où la jeunesse est plus présente et possède davantage de diplômes.

Les Etats du sud et l’Angola ont les taux les plus importants d’urbanisation de la SADC (plus de 60%) tandis que le reste de la sous-région  varie d’  « assez » à « extrêmement rurale », comme au Malawi (84%). Une étude comparative par pays serait nécessaire ;  cependant on observe que les structures de contrôle social sont davantage contrôlées par les personnes âgées en milieu rural qu’en ville, où des structures concurrentes sont plus présentes.

Un test pour les partis au pouvoir

Quoi qu’il en soit, la meilleure manière de gérer ces changements démographiques d’ampleur est de les accompagner. En Afrique du Sud, en Angola, au Botswana, en Namibie, au Mozambique, en Tanzanie et au Zimbabwe, tous les partis politiques font face à un défi similaire dans ce secteur : devoir se réinventer au-delà des thèmes de la lutte contre l’indépendance et les régimes racistes, afin de séduire les « nés libres ». Évidemment, cela risque de créer des déceptions et du ressentiment parmi les générations plus anciennes qui ont mené des combats difficiles afin de pouvoir diriger leur pays. Cela peut s’apparenter à ce que les parents européens ont connu dans les années 1960 quand leurs enfants leur ont fait comprendre que, malgré toutes les opportunités dont ils disposaient, ils n’accepteraient pas uniquement de les écouter patiemment, ni de leur obéir.

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En RD Congo et en Angola, des militants politiques jeunes n’étant pas aux ordres des systèmes au pouvoir ont été emprisonnés sur peu, voire pas de bases légales, démontrant le niveau d’appréhension certain qu’ils suscitent chez leurs dirigeants.

Le printemps arabe nous apporte par ailleurs un éclairage sur l’impact des changements démographiques et sur la manière dont différents régimes s’y sont confrontés. En Tunisie, le système politique s’est d’abord effondré avant que le pays, pourtant soumis à de nombreuses pressions, ne se soit montré plus stable que certains de ses voisins comme la Libye et l’Egypte. La Tunisie a fait preuve d’un meilleur niveau de flexibilité et d’inclusivité politique, ce qui a permis au pays de mieux faire face à cette situation. Dans d’autres pays, le pouvoir s’est reposé lourdement sur l’appareil sécuritaire pour regagner le contrôle (Egypte) ou se maintenir en place (Algérie). Les pressions des acteurs internes et externes n’ont pas été égales dans tous ces pays non plus. Les facteurs d’instabilité et la capacité de la jeunesse à être violente, à s’organiser, se procurer des armes, etc. a également différé d’un pays à l’autre, ainsi que la capacité des forces de sécurité à les accompagner ou les réprimer.

Un test pour les systèmes politiques en place

Les tests politiques ont déjà commencé en Afrique australe. Au Botswana, en 2014, un changement générationnel politique majeur a eu lieu à travers les urnes à l’occasion des primaires et des élections générales. Une majorité de députés de moins de 50 ans – ce qui est considéré comme jeune en politique – a été élue à l’Assemblée en octobre 2014. 32 députés sur les 57 sont des néo-députés. Un chiffre impressionnant dans la mesure où le parti au pouvoir a à nouveau gagné les élections, et qu’en général, ce genre de renouvellement s’opère à l’occasion d’un changement de majorité. Il s’agit de fait d’un renouvellement massif du personnel politique. Le parti au pouvoir a réussi ce renouvellement grâce à son système de primaires, que de nombreux ministres et personnalités plus âgées ont perdu.

Il s’agit d’une combinaison rare démontrant la capacité d’adaptation du parti au pouvoir. Le système électoral botswanais et la culture au sein des partis ont permis d’absorber une partie des tensions provoquées par le renouvellement démographique.

Dans certains pays de la région, tels que le Botswana, le pouvoir relatif des jeunes par rapport aux autres groupes de la population est accentué par les conséquences de la pandémie de VIH-SIDA.  Du fait de la maladie, les générations entre 35 et 55 ans sont en effet beaucoup moins nombreuses qu’elles auraient pu l’être. Cette situation augmente ainsi le poids relatif des moins de 25 ans dans la population.

Les lignes que j’écris n’apprendront peut-être pas grand-chose à de nombreux acteurs de la région. Un certain nombre d’hommes politiques locaux semble en effet avoir compris l’importance de la jeunesse pour leur propre avenir politique. Au Botswana par exemple, le président a nommé l’un de ses plus proches au poste de ministre de la jeunesse. Bien qu’il ait plus de 50 ans lui-même, il est un primo élu et se montre particulièrement dynamique. Il est à l’origine de nombreuses initiatives en faveur de l’emploi des jeunes et s’avère également très présent sur les réseaux sociaux. Et devinez qui utilise le plus ces réseaux ?

Au-delà du Botswana, ce sont tous les pays de la zone dont la flexibilité et la capacité d’absorption du choc démographique vont être testées.

Pour les régimes de la région, la solidité viendra de la force de la flexibilité de leur système démocratique et d’un contrôle effectif des appareils sécuritaires. Sans l’un ou l’autre, cela s’avèrera compliqué. Nul n’est protégé de tensions dues au changement démographique, et mieux vaut s’y préparer.

Jeunesse, richesse, perception des inégalités et opportunités

Il y a une grande division en Afrique australe entre les pays en termes de richesses économiques. Les pays avec le plus grand Produit Intérieur Brut (PIB) sont aussi ceux qui ont les taux de pauvreté les plus bas, mais également ceux au sein desquels les inégalités sont les plus grandes. Les inégalités sont scientifiquement calculées par le coefficient de Gini. On observe ici un paradoxe : ces pays sont également ceux où la jeunesse est la plus éduquée, mais également la plus confrontée au chômage. En Afrique du Sud, la grande puissance économique de la région (62% du PIB régional), un citoyen sur deux a moins de 26 ans et le taux de chômage des jeunes est de 51.5%[4] ! Aucun parti politique ne peut ignorer ces faits afin de gagner les élections mais également d’exercer le pouvoir. À Madagascar, la situation socio-économique est exactement l’inverse : niveau éducatif très bas, taux de pauvreté élevé mais officiellement seulement 3.8% de chômage.

Les inégalités de richesse comptent parmi les critères à surveiller pour déterminer la capacité des systèmes à absorber la vague démographique. La perception des inégalités et d’un partage équitable des richesses est absolument fondamentale. Un autre critère à prendre en compte est l’urbanisation, ainsi que le niveau d’éducation et de diversification économique.

En Afrique du Sud et au Botswana, le nombre moyen d’années scolaires est supérieur à 7 ans. La plupart des citoyens des autres pays de la SADC passent en moyenne moins de 7 ans sur les bancs de l’école et de l’université. Le taux le plus bas se situe en RD Congo, avec seulement 3 ans de moyenne. Après l’école, se pose la question de la capacité du système économique du pays à intégrer les jeunes diplômés sur le marché du travail. Le niveau d’attente en termes d’accès à l’emploi suscité par le nombre d’années d’enseignement, la qualité et la rémunération de celui-ci semblent étroitement liés.

Des tensions accrues, mais pas nécessairement de crises

La vague démographique est telle dans tous les pays que cela aura des impacts politiques, sociaux et économiques. Les changements provoqués devraient néanmoins pouvoir se faire sans heurts entre les générations et tout le monde devrait pouvoir trouver sa place : individus, générations, organisations.

Chaque génération adopte un système de valeurs et une façon de faire. Les générations peuvent également s’opposer sur ces thèmes néanmoins il est possible que chaque génération, et sa manière de faire, trouve sa place. Je prends ici l’exemple de la Croix-Rouge tant décriée par les baby boomers européens pour sa neutralité que certains associaient à de la passivité, voire de la complicité. La nouvelle génération créa une nouvelle génération d’organisations non gouvernementales qui conceptualisa le droit d’ingérence. C’est dans ce cadre que Médecins Sans Frontières (MSF) voit le jour en 1971. Aujourd’hui, la Croix-Rouge et MSF existent toujours ; elles ont évolué. D’autres organisations sont apparues. Il est donc possible que chacun trouve sa place, jeunes et moins jeunes générations incluses.

Les régimes qui offriront un espace pour la jeunesse, qui contrôleront leurs appareils sécuritaires efficacement et de manière bienveillante à l’égard de la jeunesse – en cas de tensions accrues – et qui sauront offrir un bon niveau d’éducation peu coûteuse, un bon niveau d’emploi et de bonne gouvernance seront les mieux placés pour gérer les défis que va inéluctablement amener la vague de jeunesse qui se répand dans la région.

[1] Statistiques du CIA World FactBook – consultées en octobre 2015

[2] SADC est la Southern African Development Community. Communauté de Développement de l’Afrique austral (CDDA) plus connue sous son nom anglais. 15 états en sont membres: Afrique du Sud, Angola, Botswana, Lesotho, République Démocratique du Congo, Lesotho, Madagascar, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Seychelles, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe

[3] Statistiques de l’ONU de 2015 et 2013 consultés en octobre et novembre 2015

[4] Statistiques du Rapport de Développement Humain 2015 du Programme des Nations Unies Pour le Développement (PNUD)

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